La crise de la masculinité est-elle vraiment une crise identitaire?

Hans Von Gersdorff, Der verwundete Mann, 1528

On en entend beaucoup parlé dernièrement de la fameuse crise de la masculinité, avec le mouvement des Men’s Right et il n’y a pas si longtemps, la sortie du livre La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, de Francis Dupuis-Déri. Cette semaine, nous avons également eu droit à un vidéo de la Youtubeuse américaine Contrapoint: Men qui fait aussi état du problème des hommes et de leur crise identitaire. Bref, les hommes souffrent, mais selon plusieurs d’entre eux, personne ne prend leur souffrance au sérieux tant nous sommes occupés à donner la parole à tout ceux qui ne font pas parti de la classe des hommes cisgenres blancs et hétérosexuels.

Il est facile pour une féministe de lever les yeux au ciel lorsqu’elle entend parler de la souffrance des hommes et de la crise de la masculinité. Et avec raison! Lorsque des hommes amènent ces questions, c’est très rarement par eux-même et dans un réel soucis de régler les questions des souffrances chez les hommes, mais plutôt en réponse à une souffrance amené par un autre groupe. Lorsqu’on parle du problème de violence chez les femmes par exemple, c’est là qu’on verra un masculiniste prendre la parole et proclamer « les hommes aussi vivent de la violence! ». Par contre, quand vient le temps de quitter le débat féministe et de se préoccuper réellement de la violence que vivent les hommes, ces mêmes masculinistes brillent par leur absence, tant occupé qu’ils sont à suivre les débats féministes pour répéter encore et toujours « et les hommes alors? » Il est difficile de prendre ces questions au sérieux quand elles sont généralement amené de manière à faire taire la souffrance des autres et à invisibiliser les écarts qui existent entre les sexes. Parce que nous le savons bien maintenant, qu’il ne s’agit que d’une tactique de diversion qui cherche à faire taire les féministes qui sont plus ancré dans la misogynie que dans un réel désir de protéger les hommes.

Qu’est-ce que la crise de la masculinité alors?

On pourrait choisir de ne pas se préoccuper de la crise de la masculinité puisqu’elle est à la base une stratégie de diversion qui vise à ramener les non-hommes à leur place et qui encouragent les groupes masculinistes, les incel, etc. à perpétuer des idées de dominations, de violences et à justifier des actes haineux sur les autres par leur souffrance identitaire. Pour ces groupes, les hommes sont en danger parce qu’on leur enlève le droit d’être homme et il faut se défendre coûte que coûte. L’idée de la crise de la masculinité est donc très réel et pour eux et représente très bien leur véritable souffrance. On a donc droit à des arguments tel que :

  • Les femmes veulent des hommes riches.
  • Les femmes veulent des hommes violents.
  • Les femmes ont des emplois parce qu’elles sont femmes et pas pour leur compétence ce qui empêche les hommes compétent d’avoir accès à l’emploi.
  • Les trans veulent nous tromper et nous rendre gays.
  • Les gays veulent nous rendre gays.
  • Les lesbiennes volent les femmes aux hommes et sont misandre.
  • Être un homme c’est difficile, parce que tout le monde dit que nous sommes les méchants et nous oppriment.

Bref, être un homme aujourd’hui est difficile, parce qu’un homme cisgenre doit à la fois suivre sans écarts les critères très sévère du rôle masculin – être fort, être confiant, être séduisant, être stoïc, être intelligent, être ambitieux, être riche, être rationnel, être puissant – tout en s’intégrant dans le discours ambiant politico-correct qui stipulent que tout ça est mauvais et qui cherche à leur enlever ce qui fait d’eux des hommes.

Si l’envie vous prend de vouloir leur démontrer que tout ceci est faux, réfléchissez y bien. Est-ce vraiment là le débat? Les hommes sont-ils en crises identitaire parce qu’être un homme dans notre société semble impossible à conjuguer avec la réalité d’aujourd’hui?

Qu’en est-il des problèmes de société qui touchent davantage les hommes que les autres?

Nous les connaissons, nous les avons entendus et observés, les hommes vivent aussi des problèmes particuliers à leur genre si on en croit les statistiques.

*Non pas que ces problèmes n’existent pas chez les hommes, mais les débats ont tendance à occulter une partie de la réalité qui rend ces problématiques plus complexes et moins tranchées qu’on peut le croire.*

Bref, les hommes vivent des problèmes bien à eux, mais partagent aussi des problèmes que les autres genres vivent, comme le viol, les abus de pouvoir, la pauvreté, la violence, les injustices sociales. Ce n’est pas suffisant de dire que les hommes ne vivent pas de souffrance dû à leur sexe et leur position privilégié dans la hiérarchie des genres, et c’est irresponsable de les ignorer puisque ça en décourage plusieurs à exprimer leur besoin d’être aidé suite à des violences conjugales, sexuelles ou des problèmes de maladies mentales comme l’anxiété et la dépression. Les hommes étant découragés très tôt dans leur vie à exprimer leur détresse en amène plusieurs à souffrir en silence ou à ne pas savoir comment s’exprimer autrement que par la colère et des états émotifs agressifs. On commence à comprendre le handicap que ça pose à plusieurs! On a donc des hommes qui souffrent, mais qui ne peuvent pas l’exprimer de manière constructive et qui se démènent pour survivre dans leur souffrance qui manque de reconnaissance publique.

Dans ce cas, il s’agit de changer les rôles masculins pour des rôles moins toxiques et plus inclusifs et positifs, n’est-ce pas?

À ceci, je pose la question: est-ce que les féministes souffrent d’une crise de la féminité? Est-ce la raison pour laquelle les femmes cherchent encore à redéfinir la féminité, ce qui est admissible chez la femme, ce qu’un corps féminin a le droit d’avoir l’air et quelle est sa sexualité véritable? Bref, nous avons droit à tout un éventail de discours sur le body positivity, sur notre droit à choisir et à différer des normes de genres. Les femmes peuvent s’identifier comme femme en fonction de leur propre conception de la féminité, ce qui fait que la catégorie femme est incroyablement plus large et plus inclusive qu’elle ne l’a jamais été (prière de ne pas croire les Terf qui excluent les femmes trans de l’identité féminine). Les discours sur la différence individuelle, le droit aux choix personnelles en terme d’apparence physique (à condition de ne pas se couvrir d’un voile), d’emploi et d’orientation sexuelle se propagent partout sur les réseau sociaux. Il est de plus en plus fréquent que les femmes dénoncent les injustices et les violences faites à leur endroit, et même si ce n’est pas encore parfait, on voit une véritable évolution de ce côté. En réalité, au Québec, les femmes s’en sortent plutôt bien dans leur identité de femme à en croire les discours féministes populaires. Est-ce que le sexisme est disparut pour autant et est-ce que les femmes sont désormais égales aux hommes voir les ont surpassées?

J’espère que vous avez répondu non.

Le féminisme existe encore parce que les inégalités des sexes existent encore dans notre société québécoise, dans la sphère public comme privé. Les écarts existent et sont important, pourtant, ce sont les hommes qui sont en crise du genre, pas les autres. Dans ce cas est-ce que les hommes souffrent vraiment d’une masculinité mal définie ou incompatible avec la société? Si c’est le cas, ils en souffre depuis la Rome Antique et ils n’ont toujours pas trouvé comment régler la question. Même dans des sociétés où le rôle masculin est très clairement définit et où les hommes sont ouvertement considérés comme supérieurs aux autres, ces derniers trouvent des manières de se plaindre que les femmes prennent trop de place et les font souffrir. Est-ce de la mauvaise foi ou un problème mal définit?

Nathalie dans son vidéo, fait preuve d’empathie envers les hommes en tant « qu’ex homme » elle-même. Elle exprime avoir vu la différence de comportement que les gens avaient envers elle depuis qu’elle a fait sa transition et passe comme femme. Elle explique que la société invisibilise les hommes dans la sphère public (ils sont là par défaut, personne ne les remarque), qu’ils doivent être constamment conscient du fait qu’ils peuvent sembler intimidant ou dangereux parce qu’ils marchent seul la nuit le soir, par exemple. L’invisibilisation et la peur à leur égard est une forme de rejet que beaucoup d’homme subissent constamment. Particulièrement s’ils n’entrent pas dans les normes de beautés et de succès masculines de notre société. Les féministes se plaignent que les femmes ont peur quand elles se déplacent seules la nuit, mais la peur généralisée envers les hommes est aussi dommageable pour eux. Il ne s’agit pas ici de dire aux femmes de cesser d’avoir peur parce que ça blesse l’égo des hommes, mais que cette réalité existe aussi. Elle propose plutôt aux hommes de ne pas attendre que les féministes trouvent des solutions à leur problème identitaire, mais de prendre leur identité masculine en main et de proposer des modèles plus positifs et inclusifs pour améliorer leur estime personnel et leur donner un espace plus large pour s’émanciper dans leur identité.

Bien que son argumentaire est convaincant, on en revient encore à la question de l’identité masculine. En ce sens, je doute qu’une identité masculine universelle et officielle ne se crée jamais, comme nous n’avons pas d’identité féminine, noire, trans, gay, etc. universelle. Tout le monde ne sera jamais d’accord sur ce qu’est être un homme et ce que ça signifie d’êtres un bon gars.

Cela signifie-t-il que les hommes sont condamnés à souffrir alors que les autres s’émancipent?

La question serait plutôt, pourquoi les hommes se sentent-ils aussi menacé par le féminisme et le fait de ne pas savoir comment vivre leur masculinité? La question de l’identité masculine si fragile sera toujours un peu un mystère pour moi je dois l’admettre, puisque je n’ai jamais eu à être confronté à cette réalité. Mais pourquoi tant d’homme sentent le besoin d’établir un rôle masculin très stricte et de s’y conformer à tout prix pour se définir eux-même? Cela ressemble plus à une crise idéologique qu’identitaire. Le rôle masculin devient un idéal à atteindre et la source d’un bonheur certain. L’homme est fort et réussit, il a les femmes qu’il désir, le pouvoir et l’intelligence. Rien ne peut plus l’atteindre quand il est en haut de la pyramide! Lorsqu’on change légèrement de point de vue pour sortir de la notion d’identité et qu’on entre dans les notions de souffrance, de plaisir, de raison d’être et de réussite, on entre plutôt dans une souffrance existentielle et un désir de combler un vide qu’une crise identitaire. « Je ne sais pas qui je suis et ce que je fais. » C’est une souffrance que beaucoup vivent, mais chez plusieurs hommes, elle est détournée pour remettre en cause des groupes qui ne sont pas eux (les immigrants, les féministes, les communistes, etc.) et qui seraient la source de leur souffrance.

La souffrance, la solitude, la dépression, l’anxiété de performance, l’anxiété sociale, tout ça sont des problèmes de plus en plus courant dans notre société qui mise sur la réussite financière et sexuelle pour assurer le « bonheur » de l’individu et les hommes n’y échappent pas. De plus, nous avons la fâcheuse habitude de voir les hommes cisgenre blancs hétérosexuels comme une classe homogène au sommet de la pyramide de la hiérarchie sociale, alors que la réalité est beaucoup plus complexe que ça. Les enjeux politiques et les jeux de pouvoirs existent également chez les hommes cis, blanc, hétéros et tous ne peuvent faire partis de l’élite. Le problème vient plutôt du fait qu’on a encore tendance à croire que les hommes doivent réussir parce qu’on les voit encore comme responsable du bien être financier et social de la famille et que leur valeur se compte en fonction de leur position dans l’échelle sociale (et de la grosseur de leur portefeuille). Les nombreux oubliés et abandonnés du systèmes ont de quoi se sentir lésés quand leurs idéaux entrent en conflit avec la réalité qui est celle d’injustices sociales qui leur refuse systématiquement une place dont ils ont l’impression d’avoir besoin pour atteindre le bonheur qu’on leur a promis. Et c’est exactement sur ce point que les pick-up artists et les incels pèsent pour recruter leur membre: « Vous n’êtes pas heureux parce que vous n’avez pas ce que vous désirez. » Par contre, au lieu de réfléchir réellement à ce qui manque (empathie, contact humain, estime personnel, reconnaissance, sécurité, etc.) ils leur offrent des solutions à la fois simple à comprendre (des femmes à baiser), mais aussi suffisamment inaccessible pour les maintenir dans une position où ils seront à jamais insatisfait. Ça crée une magnifique armé anti-féministe gratuite et une source de revenu considérable à qui veut bien en profiter. Et pour la classe dirigeante, la question de l’équité sociale ne s’appliquent plus, puisque la population est trop occupée à s’entre-déchirer sur des questions de genre et des débats sans fins sur les rôles sexuelles à savoir, qui souffre le plus.

Alors quand on vous dira « Et les hommes alors? Ils souffrent aussi! » Évitez de tomber dans le piège et ne changer pas de sujet pour leur répondre, ils cherchent probablement à vous dérouter pour affaiblir votre position. Ceci dit, c’est vrai, ils souffrent aussi. Mais à l’instar de Nathalie, je dois dire que ce n’est pas aux féministes de trouver des solutions quand les hommes font des crises, mais à eux de prendre la responsabilité de faire face à ces souffrances, de faire un travail d’introspection et de se poser la question: est-ce que ma masculinité est vraiment en danger? Ou est-ce que le problème n’est pas ailleurs? Je n’ai donc pas de solution pour vous messieurs, mais je peux vous assurer que le retour aux rôles genrés des années 50 ne vous rendra pas plus heureux, et ça, c’est une certitude.

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3 réflexions au sujet de “La crise de la masculinité est-elle vraiment une crise identitaire?”

    1. Je suis contente que tu as suffisamment aimé mon texte pour le partager ! J’ai bien aimé tes commentaires dans ton article, j’apprécie toujours avoir un point de vue autre que le mien, c’est tellement plus enrichissant comme ça !

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